Voyage en Arménie : 15 jours entre montagnes, rencontres, mémoire et inspiration littéraire
Pendant quinze jours, j’ai parcouru l’Arménie d’Erevan à Gyumri, du Lori aux forêts de Dilijan, des rives du lac Sevan aux montagnes du Syunik et de Kapan. Un voyage fait de monastères, de routes parfois improbables, de repas partagés, de trains, de marshrutkas, de rencontres et de paysages qui changent à une vitesse étonnante.
Mais je ne suis jamais tout à fait une simple voyageuse.
Je suis autrice.
Et lorsque je pars quelque part, j’emporte toujours avec moi un deuxième bagage invisible : celui des histoires possibles.
Je photographie. Mais surtout j’observe. J’écoute. Je note. Une phrase entendue autour d’une table, une couleur de pierre, un bruit dans la nuit, une façon de vivre, une rencontre imprévue peuvent rejoindre mon carnet et attendre là quelques mois avant de réapparaître dans un roman.
C’est ainsi que les voyages ont déjà nourri Les Tribulations de Caméliope, Le Murmure des galets ou encore Flots intranquilles.
Et je le sais désormais : l’Arménie rejoindra elle aussi un jour mes histoires.
Mais avant le roman, voici le voyage.
Bienvenue en Arménie.

Pourquoi voyager en Arménie ?
Une rencontre qui se transforme. Des amis arméniens. Je m’envole vers un pays sans accès à la mer, mais bordé par un immense lac intérieur.
Au nord, il regarde vers la Géorgie.
À l’ouest, il touche la Turquie.
Au sud, il s’ouvre vers l’Iran.
À l’est, il partage sa frontière avec l’Azerbaïdjan.
C’est un pays de montagnes, de monastères perchés et de pierres anciennes. Un pays où la géographie raconte déjà une histoire.


Mon itinéraire de 15 jours en Arménie
Notre parcours permet de traverser plusieurs visages du pays :
Erevan → Gyumri → Alaverdi et le Lori → Dilijan → lac Sevan → retour à Erevan → Kapan et le Syunik → Tatev → retour vers la capitale.
En deux semaines, nous testons à peu près tout ce que l’Arménie peut proposer en matière de transport :
- taxis ;
- train local ;
- voitures particulières ;
- marshrutkas, les minibus collectifs ;
- et même un petit avion intérieur.
Chaque déplacement devient une partie du voyage.
Erevan : premières impressions d’Arménie
Je découvre des personnes calmes, joyeuses, curieuses et chaleureuses. L’accueil semble moins relever du protocole que d’une manière naturelle d’être ensemble.
Un repas dans une famille arménienne
J’ai la chance de partager un repas dans une véritable famille arménienne.
Trois générations vivent sous le même toit ou presque : les grands-parents au rez-de-chaussée, les oncles et les tantes dans les logements voisins. Autour de la table, les conversations passent de l’arménien à l’anglais, puis parfois au français. Le russe s’invite dans les échanges, avec certains membres de la diaspora revenus passer l’été au pays. Un repas polyglotte, généreux.
Au menu : khorovats (le fameux barbecue arménien, viande roulée dans du lavash, pain local), dolmas, légumes, herbes fraîches, tan bien frais… Et pour ouvrir l’appétit ? Un petit shot radical de vodka. Plus tard nous découvrirons les poissons du lac Sevan, les kebabs de poisson. Tout au long de notre voyage, nous dégustons des noix, du miel, des champignons, même de la soupe (lors du pluie torrentielle). La nourriture arménienne a des influences culinaires russes et caucasiennes.
Mais je retiens surtout autre chose chez nos amis arméniens. On remplit votre assiette lorsque vous venez précisément d’annoncer que vous n’avez plus faim. Chaque gorgée est prétexte à porter un toast humaniste, bienveillant et traduit.
Les repas reviennent souvent dans mes romans. Parce qu’autour d’une table, les personnages ne font jamais que manger : ils se découvrent, s’affrontent, racontent, transmettent. Ce déjeuner arménien rejoint donc immédiatement mon carnet qui m’aide à en conserver l’atmosphère.


Se déplacer à Erevan : Yandex, taxis et conduite sportive
Côté transport, j’adore la simplicité du système. Une carte SIM locale, l’application Yandex Go téléchargée et, en quelques secondes, un taxi arrive. Ils sont nombreux et très abordables comparés aux tarifs français.
Internet, GPS, mails : tout fonctionne. Peu de zones blanches.
Puis je monte dans la voiture. Et l’ambiance change. La conduite arménienne est sportive. Le code de la route me semble relever davantage d’une négociation permanente entre automobilistes que d’un corpus intangible de règles. Le téléphone occupe une place importante. Le klaxon également. Il constitue un langage parallèle. Le chauffeur arménien conduit d’une main, de l’autre il répond au téléphone ou reporte sur son calepin ses rendez-vous. En croisant ses bras, il parvient même à passer les vitesses. Lorsque la menace policière surgit, il attache alors sa ceinture. Et nous lâchons prise.
Pour les piétons, les bonshommes rouges et verts sont en revanche pris au sérieux avec le décompte du temps en secondes. Le compte à rebours ajoute même une petite dose humoristique de suspense. 5, 4, 3, 2, 1…Il est temps d’accélérer si l’on veut atteindre le trottoir opposé avant que le flot de voitures n’accélère.
De Caméliope à l’Arménie
C’est précisément le genre de situation que j’aime glisser dans Les Tribulations de Caméliope : l’élément prévu avec soin qui s’offre des pas de côté. Train local, taxi improbable, voiture cabossée, tout se prête à des changements impromptus de plan…Le déplacement cesse d’être un simple moyen d’aller d’un point A à un point B. Il devient l’aventure.
Que voir à Erevan ?
Erevan possède une identité architecturale singulière. De grands bâtiments hérités de l’époque soviétique côtoient des constructions plus anciennes, des places monumentales, des quartiers résidentiels, des cafés et des lieux dédiés à l’art contemporain. La pierre volcanique donne elle aussi sa couleur à la ville.
La Cascade : mon premier coup de cœur à Erevan
La Cascade constitue l’une de mes découvertes préférées. Cet immense escalier monumental semble grimper au-dessus de la ville. Mais sa grande surprise se cache à l’intérieur : des escalators permettent de monter progressivement tandis que des œuvres d’art contemporain accompagnent l’ascension. À chaque niveau, une nouvelle exposition. À l’extérieur, sculptures et installations jalonnent également le parcours. Puis vient la vue sur Erevan. Et, lorsque le ciel l’autorise, le mont Ararat apparaît à l’horizon.
À proximité se trouve aussi le centre consacré à Charles Aznavour, immense figure franco-arménienne.



Le mont Ararat joue à cache-cache
Certains jours, il domine majestueusement l’horizon. D’autres, il disparaît totalement derrière les nuages. Le mont Ararat se trouve aujourd’hui de l’autre côté de la frontière, en Turquie. Pourtant, il demeure profondément présent dans l’imaginaire arménien. Je note dans mon carnet d’autrice :
Un paysage que l’on voit sans jamais pouvoir l’atteindre.
Les quartiers résidentiels d’Erevan : des vergers au cœur de la ville
Autre surprise : les quartiers résidentiels. Entre les maisons poussent parfois de véritables vergers. Abricotiers, jujubiers, pêchers, figuiers, cerisiers rouges et jaune. Les arbres fruitiers font partie du paysage quotidien. Et voilà que les mûriers me ramènent instantanément à mes propres personnages. Les vers à soie de Caméliope ne sont jamais très loin. C’est aussi cela, écrire : découvrir quelque chose à plusieurs milliers de kilomètres et voir surgir un lien avec une histoire ancienne. Joli clin d’œil.


Les pulpulak : Erevan, ville d’eau
Et puis il y a ces fontaines d’eau potable. Partout. Les pulpulak laissent jaillir un jet courbé permettant de boire directement. On se penche. On boit. L’eau est fraîche. Dénicher un pulpulak devient un jeu. L’eau est partout dans ce voyage. Dans les fontaines d’Erevan, les torrents, les montagnes. Au lac Sevan, ou dans les immenses lacs intérieurs. Pendant Vardavar. Cette présence ne peut évidemment que résonner avec mon univers littéraire où court l’eau vive.


L’eau occupe déjà une place particulière dans Le Murmure des galets. Elle apaise et révèle. Met le corps à l’épreuve. Accompagne une reconstruction. De la Méditerranée aux paysages de montagne, elle devient parfois presque un personnage. En Arménie, je retrouve cette même sensation : l’eau relie les êtres aux paysages.
Mes livres – Pauline Hirschauer
Direction Gyumri en train local
Nous quittons Erevan en train pour la capitale culturelle du pays. Le train traverse de grandes steppes blondes. Peu à peu, le paysage verdit jusqu’au plateau du Shirak, l’une des régions les plus froides d’Arménie. En hiver, ici, la neige et le froid prennent possession du territoire. Mais pour notre arrivée estivale, la pluie nous accueille. À peine les valises posées, un orage éclate. Les rues se transforment en torrents. Je passe volontairement sous les gouttières à ciel ouvert. Efficace pour se rafraîchir.
Gyumri porte encore les traces du terrible séisme de décembre 1988 qui a frappé le nord de l’Arménie. Pourtant, son centre historique possède aujourd’hui une élégance incroyable. Maisons de pierre volcanique noire ou rouge. Rues pavées. Façades du XIXe siècle. Bâtiments peu élevés. Gyumri cultive également une forte identité artistique. Théâtre, musique, peinture, sculpture : la ville revendique pleinement son statut culturel.
Et dans les assiettes ? Khorovats, raviolis, influences russes… Mais aussi pizzas, burgers et tacos.



Gyumri ou la Forteresse noire : un shot de silence
Mon coup de cœur reste la Forteresse noire. Cette imposante construction circulaire du XIXe siècle doit son nom à la pierre volcanique sombre qui la compose. Murs massifs. Immense espace intérieur. Architecture intimidante. Je m’y sens minuscule au coeur d’un véritable silence.


À Gyumri, le voyage rattrapé par la réalité
À pied ou en taxi, nous traversons la ville tranquillement. Puis nous tombons sur une foule. De nombreux jeunes hommes patientent devant un bâtiment officiel dans un contexte lié au service militaire. La scène change immédiatement mon regard. Je ne suis plus uniquement dans un voyage touristique. Je découvre un pays dont l’histoire récente reste profondément marquée par les conflits régionaux et les tensions aux frontières.
Pour nous, la journée continue.
Pour les familles présentes ici, les enjeux sont d’une toute autre nature. Les fils partent pour deux ans vers une destination aléatoire. Selon le tirage au sort, ils seront postés à des endroits moins sécurisés.
Voyager, c’est aussi cela. Comprendre qu’un pays ne soit jamais seulement une carte postale décor.
Du Shirak au Lori : changement de paysage
Deux heures de route environ permettent de passer du Shirak au Lori. Les paysages deviennent de plus en plus sauvages et verts. La montagne prend progressivement toute la place.
Sanahin : au cœur de l’Arménie monastique
Sanahin est bien plus qu’une simple église. C’est un ensemble monastique avec ses édifices religieux, son scriptorium, ses espaces d’enseignement et ses pierres funéraires. Tout semble construit dans une gamme de gris. L’atmosphère est sobre. Austère même. À quelques pas, le cimetière s’étend dans une campagne magnifique. Les pierres tombales sculptées émergent de la végétation, avec les montagnes pour horizon.


Marcher dans l’Arménie rurale
Nous poursuivons à pied. Le GPS, très sûr de lui, décide de nous entraîner sur de petites routes de campagne dont l’existence paraît parfois discutable. Le pays change, là. Les villages deviennent plus modestes. Paradoxe , les infrastructures industrielles apparaissent aussi. La région garde de nombreuses traces de son passé minier et industriel, particulièrement développé pendant la période soviétique. Immeubles, installations et bâtiments abandonnés racontent encore cette histoire récente.
Direction ensuite Haghpat. C’est ici que je décode la sensation étrange ressentie depuis plusieurs visites. Les grandes dalles sous nos pieds ne sont pas toutes de simples éléments de pavement. Certaines sont des pierres funéraires. Les morts occupent donc symboliquement et physiquement le cœur de ces lieux. À partir de cet instant, ma perception change car je ne visite plus uniquement un monument. Je marche sur des siècles de vies humaines.
Dans mon carnet d’autrice, je note :
Voilà exactement le type de découverte que j’aime. Un détail architectural devient soudain une porte vers l’intime.




Une nuit au-dessus du canyon du Debed
La journée s’achève face aux montagnes, autour d’un barbecue. Depuis notre banquette, la vue plonge sur le spectaculaire canyon du Debed.
Notre hôte, lui, l est niché dans les bois, à flanc de montagne.
La nuit tombe. Une source coule. Quelques chiens de garde aboient au loin. La forêt semble silencieuse. Mais elle ne l’est jamais complètement. Elle bruisse. J’aime ce silence habité.


Dilijan : la « Suisse arménienne »
Le lendemain, nouveau décor. Bienvenue à Dilijan. Ici, les paysages plus minéraux du Lori cèdent la place à de grandes forêts. Hêtres et chênes couvrent les montagnes. L’air se rafraîchit. Le pull ressort du sac. À l’époque soviétique, Dilijan était déjà appréciée comme ville de villégiature et station climatique. Dans le vieux quartier, les maisons traditionnelles aux balcons de bois accueillent artisans et petits ateliers. Poterie. Sculpture. Tissage. Objets traditionnels. Après Erevan, Gyumri et le Lori, une nouvelle Arménie apparaît. Alpine.
La ville est entourée de forêts protégées. Ours bruns, loups, lynx et nombreuses espèces d’oiseaux vivent dans la région. Nous n’y passons pas assez de temps, n’en apercevons aucun !


Le lac Sevan : un morceau de ciel tombé sur Terre
Puis vient le lac Sevan. Et changement d’échelle. À environ 1 900 mètres d’altitude, il s’étend devant nous comme une mer intérieure. Par moments, l’eau et le ciel semblent se confondre. Le lac est l’un des grands symboles naturels du pays. Je regarde et j’imagine. Commence déjà à écrire dans ma tête. Car rien ne remplace l’immersion. La technologie permet de voir un paysage depuis son canapé. Elle ne permet pas encore de savoir comment l’air y sent à six heures du matin.
Sevanavank : un monastère au-dessus de l’eau
Le monastère de Sevanavank domine le lac depuis sa presqu’île. C’est l’une des images emblématiques de la région. Mais il suffit de s’éloigner légèrement pour que les berges retrouvent leur calme. C’est là que nous décidons de passer deux nuits. Sous la tente.



Dormir au bord du lac Sevan
Cela faisait des années que je n’avais pas monté une tente. Et trois ans que je n’avais pas dormi sous toile depuis le GR20. Retour aux fondamentaux. Camping simple. Petite plage. Personnel international. Arméniens, Russes, Iraniens… Et moi que l’on prend régulièrement pour une Russe. Pourquoi pas. Le voyage permet aussi d’endosser des identités inattendues.
Sous une tente, la nuit possède une acoustique différente. Le clapotis de l’eau. Le bois qui craque. Les pas des campeurs sur les brindilles. Les chiens qui se lancent dans des courses-poursuites. La route qui se réveille par moments. Un train de marchandises qui fend la nuit. Et cinq personnes dans une seule tente. Impossible de dormir la première nuit. Alors je m’extirpe discrètement de mon duvet.
Au fond du camping, des passionnés de football suivent un match. Et me voilà devant l’équipe de France, sous les étoiles, au bord d’un lac arménien. Voilà pourquoi j’aime voyager.


À six heures du matin, seule dans le Sevan
À six heures, tout le camping dort. Je pars seule me baigner. L’eau est douce. Quelques rides parcourent la surface. Ni voix, ni bruit. À cet instant, je suis privilégiée. Et je retrouve immédiatement une sensation familière. Celle que je cherche aussi dans Le Murmure des galets : le moment où un paysage extérieur vient soudain modifier quelque chose à l’intérieur. Le corps entre dans l’eau tandis que l’esprit voyage ailleurs.
Dans mon carnet d’autrice, j’écris :
L’eau comme passage.
Retour vers Erevan en marshrutka
Après deux jours au lac, retour vers Erevan. Cette fois en marshrutka. Ces minibus collectifs relient villes et villages et constituent une vraie immersion dans le quotidien du pays. Le principe est simple : on monte, on s’installe et on accepte que le voyage possède son propre rythme. Encore une fois, le trajet devient aussi intéressant que la destination.



Mémoire arménienne : comprendre avant d’écrire
Retour à Erevan. Cette fois, le voyage prend une tout autre profondeur. Nous visitons le Musée-Institut du génocide arménien avec un guide francophone.


Sans ses explications, je serais probablement passée à côté d’une partie de l’essentiel. La visite oblige à replacer l’Arménie contemporaine dans son histoire. Le génocide de 1915 s’inscrit dans un processus de violences et de persécutions déjà engagé auparavant contre les Arméniens de l’Empire ottoman. Massacres. Déportations. Marches forcées. Famine. Familles dispersées. Environ 1,5 million d’Arméniens périssent. Et ceux qui survivent participent à l’essor d’une diaspora présente aujourd’hui dans de nombreux pays.


Quand le présent dialogue encore avec l’Histoire
Le soir, la visite du musée se prolonge autour d’un repas avec des amis arméniens. Nous parlons de l’enseignement de l’Histoire. De transmission. De mémoire. De la diaspora. Du rapport aux pays voisins. Les débats sont vifs. En Arménie, le passé n’est pas enfermé dans les musées. Il continue de dialoguer avec le présent et de jouer la controverse. La politique menée par le gouvernement actuel flirte avec la distorsion de l’Histoire, en témoignent les manuels scolaires, avant, aujourd’hui.


Dans mon carnet :
Comment regarder vers demain lorsque les traumatismes de l’Histoire s’invitent dans les choix du présent ?
Je ne sais pas encore comment. Mais cette question ressemble au diamant d’un roman, à un fil à tirer.
Du génocide à la diaspora : quand le voyage rencontre Flots intranquilles
Cette partie du voyage me renvoie directement à Flots intranquilles. Cette collection est née d’un principe qui m’est cher : écouter les histoires des autres (témoignages, parcours de vie, déplacements, blessures invisibles, reconstructions). Dans Flots intranquilles, mes personnages rencontrent des récits qui finissent par modifier leur propre regard. En Arménie, je retrouve exactement ce mécanisme. Derrière une conversation surgissent l’exil, la diaspora, le souvenir d’un grand-parent, un départ ou une transmission familiale ou le besoin au contraire d’éluder. Les histoires individuelles rejoignent la grande Histoire.
Mes livres – Pauline Hirschauer
Le Matenadaran : quand les manuscrits traversent les siècles
Autre lieu incontournable à Erevan pour une autrice : le Matenadaran. Des milliers de manuscrits anciens y sont conservés. Textes arméniens et documents issus de différentes langues et traditions. Médecine, philosophie, histoire, littérature, sciences etc. Pour quelqu’un qui passe une partie de sa vie à écrire, difficile de rester insensible devant ces textes qui ont traversé les siècles. Je pense aux moines rencontrés symboliquement quelques jours plus tôt dans les scriptoria de Sanahin et Haghpat dont le rôle était de copier, conserver et transmettre.
Dans mon carnet d’autrice, j’y consigne :
Ecrire est une façon de lutter contre l’effacement ou l’amnésie. Lorsque j’écris, je fixe les frasque de ma mémoire mouvante dans le papier.


Vardavar : le jour où toute l’Arménie joue avec l’eau
Impossible d’évoquer un voyage estival en Arménie sans parler de Vardavar lorsque l’on a la chance d’y assister. Le principe contemporain est très simple : tout le monde arrose tout le monde, enfants, adultes, passants, touristes. Je tente quelques stratégies comme zigzaguer, observer les balcons, contourner les enfants armés de seaux, changer de trottoir. Peine perdue. Un jet surgit toujours d’un endroit imprévu. À partir de là, une seule solution : accepter son destin. Et rire. Pas de soucis, j’adore.


Je commence alors à comprendre pourquoi ce voyage rejoint aussi naturellement l’univers du Murmure des galets. L’eau est partout. Elle désaltère à Erevan, traverse Kapan, dort au Sevan, jaillit des sources des montagnes. Elle devient fête pendant Vardavar. Peut être calme ou remuante. Exactement comme dans un roman, elle change de fonction selon la scène.
Mes livres – Pauline Hirschauer
Direction Kapan, le sud de l’Arménie
Puis arrive une scène qu’aucun scénariste n’oserait écrire. Nous embarquons dans un petit avion. Dix-sept passagers. Et parmi eux : le Premier ministre arménien Nikol Pashinyan, accompagné de proches et de membres de son dispositif de sécurité. Tout le monde est en tenue de randonnée, bâtons télescopiques à la main. Et nous, deux Français qui se demandent comment ils ont atterri dans cette histoire.
Le vol au-dessus des montagnes arméniennes est court mais spectaculaire. Au décollage d’Erevan, le mont Ararat perce parfois les nuages. Puis viennent les paysages volcaniques. Les reliefs minéraux. À mesure que nous avançons vers le sud, la chaîne du Zanguezour impose ses sommets. À l’approche de Kapan apparaît le mont Khustup, véritable silhouette emblématique de la région. Je passe quarante minutes collée au hublot.
À l’atterrissage, une file de véhicules noirs attend devant le petit aéroport. En quelques minutes, le dispositif de sécurité se met en route. Aucune photo possible. Le convoi disparaît. Et il reste… deux Français à la recherche d’un taxi. Retour à la réalité. Dans mon carnet d’autrice, je détaille avec avidité la scène et inscris :
Un personnage qui prend un vol intérieur et découvre qu’il voyage avec le chef du gouvernement ?
Trop invraisemblable pour la réalité. Donc exploitable !



Kapan : le sud de l’Arménie
Kapan se niche au fond d’une vallée. Des torrents descendent des montagnes. Immeubles hérités de la période soviétique et maisons plus modestes composent un paysage urbain totalement différent d’Erevan. Sur certains balcons, le linge sèche grâce à des systèmes de poulies tendues au-dessus du vide. Et puis il y a les petits événements du quotidien. Par exemple : un coiffeur. Environ trois euros la coupe. À qui le tour ? Mes souvenirs de voyage ne se divisent pas entre grandes visites et petites anecdotes. Tout s’agrège.


Du nord au sud : les monastères changent de couleur
Je suis finalement heureuse d’avoir commencé l’exploration de l’Arménie par le nord. Car au fil du voyage, ma perception des monastères change. Dans le Lori, Haghpat et Sanahin m’avaient d’abord paru sombres. Austères. Puis le sud apporte une autre lumière. À Tatev ou Vahanavank, les nuances de la pierre et l’environnement modifient complètement l’impression. Et paradoxalement, c’est en découvrant ces différences que je commence à mieux aimer les monastères du nord.
La pierre explique en partie cette différence. Les bâtisseurs ont naturellement utilisé les matériaux disponibles dans leur environnement. Basaltes sombres. Tufs volcaniques aux teintes parfois plus chaudes. Ocres. Roses. Gris. La géologie finit donc par écrire elle aussi une partie du paysage culturel.
Le ciel change tout. Une pierre grise sous la pluie ne raconte pas exactement la même histoire que sous une lumière d’été. J’intellectualise l’impact météo sur mon ressenti !


Foi, culture et identité en Arménie
L’Église apostolique arménienne occupe une place centrale dans l’histoire culturelle du pays. Au fil du voyage, je remarque que la pratique religieuse peut rester discrète. Certes les églises sont présentes, les monastères structurent le paysage, les croix de pierre ponctuent les sites. Si la mémoire chrétienne traverse l’identité nationale, la spiritualité ne se résume pas à une démonstration visible.


Goris : Comment cette ville paraît-elle si paisible malgré la proximité de zones sensibles et sa situation géostratégique ?
Car elle se trouve :
- à environ 35 km de l’ancienne frontière du Haut-Karabakh (Artsakh) ;
- à une cinquantaine de kilomètres de la frontière avec l’Azerbaïdjan selon les secteurs ;
- sur la route qui mène vers Kapan, Meghri et la frontière iranienne.
Après la reprise du Haut-Karabakh par l’Azerbaïdjan en 2023, Goris est devenue un point de passage majeur pour :
- les réfugiés arméniens ayant quitté le Haut-Karabakh ;
- les convois humanitaires ;
- les déplacements entre le sud de l’Arménie et le reste du pays.


Sur le chemin de Djermuk
Khndzoresk
Je vis mal la traversée de ce pont suspendu de 160 mètres crée en 2012 pour relier le village moderne au vieux village troglodyte. Le pont oscille verticalement, se balance latéralement. Les autres visiteurs amplifient ces mouvements. Les rafales de vent ajoutent des variations. Crise de panique maîtrisée avec difficulté et dont je ne suis pas coutumière. Qu’apporte la roche troglodyte comme protection ? L’Union soviétique déplace les habitants pour les loger dans des habitats modernes.

La cascade de Shaki
Chute d’eau de 18 mètres, sur des formations basaltiques. Marche pour y parvenir jalonnée de tables et d’emplacement pour barbecue. Aucun détritus. Les arméniens respectent leur environnement naturel.

La grotte d’Areni
C’est l’un des plus grands sites archéologiques du Caucase. Les fouilles y ont révélé notamment :
- la plus ancienne chaussure en cuir du monde (environ 5 500 ans) ;
- la plus ancienne cave viticole connue, datant de plus de 6 000 ans ;
- des cuves de fermentation, pressoirs, jarres et pépins de raisin ;
- des fragments de vêtements en fibres végétales ;
- des restes humains remarquablement conservés grâce au climat sec de la grotte.
Construit aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles, le monastère de Noravank est l’un des chefs-d’œuvre de l’architecture médiévale arménienne, entouré de roches sédimentaires rouges, sculptées oar l’érosion.

Jermuk
Située à environ 2 080 mètres d’altitude, c’est la plus célèbre station thermale du pays. Son climat frais, même en plein été, contraste avec la chaleur d’Erevan ou d’Areni. Le nom Jermuk signifie littéralement « eau chaude ». La ville s’est développée autour de nombreuses sources naturellement riches en minéraux. Jermuk est entourée de hauts plateaux volcaniques et de montagnes entaillées par des vallées profondes. Lors de notre randonnée matinale, nous découvrons les paysages qui alternent entre prairies d’altitude, falaises basaltiques, rivières et forêts de feuillus. Sous l’époque soviétique, Jermuk était l’une des stations thermales les plus réputées de toute l’URSS. Des milliers de curistes venaient y suivre des traitements, notamment pour les troubles digestifs et métaboliques.
Aujourd’hui encore, elle reste une destination de bien-être prisée. La célèbre cascade, surnommée « Chevelure de la Sirène » (Mermaid’s Hair), est l’emblème de la ville. J’ose m’aventurer dans une des thalasso. Le restaurant grouille de curistes. J’y retrouve les odeurs des thermes de Vals-les-Bains. Clin d’œil à la cure thermale de Gabin dans la saga de Le murmure des galets.

Du carnet de voyage au roman : comment mes voyages nourrissent mes livres
Mes romans ne naissent presque jamais d’une seule idée. Ils se construisent par couches. Une documentation succinte en amont pour la mise en bouche. Une immersion sur place. Des lectures avant, pendant, après. Un complément d’informations après le voyage. Tout peut entrer dans mes carnets. Le processus temps agit ensuite pour parvenir à trouver sa place dans une fiction. Mes différents univers littéraires utilisent le voyage de manière différente.
Les Tribulations de Caméliope : voyager pour provoquer l’imprévu
Avec Les Tribulations de Caméliope, le voyage déplace les personnages, perturbe leurs habitudes et provoque des situations parfois rocambolesques. Le trajet est souvent aussi important que la destination. L’Arménie m’a généreusement fourni de nouvelles réserves.
Mes livres – Pauline Hirschauer
Le Murmure des galets : les paysages comme révélateurs
Dans Le Murmure des galets, la nature et l’eau accompagnent davantage les transformations intérieures. Un paysage peut devenir refuge, obstacle ou miroir. Le lac Sevan, les torrents et les montagnes arméniennes ont réveillé cette même relation entre le corps et le décor.
Mes livres – Pauline Hirschauer
Flots intranquilles : écouter les histoires des autres
Flots intranquilles est probablement l’univers qui rejoint le plus directement certaines rencontres arméniennes. La collection se nourrit de témoignages, d’exil, de parcours de vie, de mémoire et de reconstruction.
En Arménie, la diaspora et les histoires familiales donnent une nouvelle profondeur à cette manière d’écouter.
Mes livres – Pauline Hirschauer
Et maintenant, un roman sur l’Arménie ?
Oui.
Je suis arrivée sans a priori spécifique. Je repars avec beaucoup de questions. Comment une famille transmet-elle une mémoire lorsqu’elle vit entre plusieurs pays ? Que signifie appartenir à une diaspora ? Quelle part de nous reste attachée à un lieu quitté par nos parents ou nos grands-parents ? Comment un peuple fait-il de sa mémoire une force sans rester prisonnier de son passé ? Que transmettons-nous réellement lorsque nous racontons notre histoire ? Comment avancer sans rester figé dans le passé ? Qu’est-ce qui permet à un être humain, une famille ou un peuple de continuer malgré les tragédies ?
Je n’ai pas trouvé les réponses. Heureusement. Sinon, il n’y aurait peut-être aucun roman à écrire.
✍️ Carnets d’autrice : Arménie
Ce voyage nourrira progressivement un futur roman. Je partagerai ici les coulisses de sa naissance. N’hésitez pas à vous abonner à la newsletter pour suivre mes publications.
Contact – Pauline Hirschauer
FAQ — Préparer un voyage en Arménie
Que voir absolument lors d’un premier voyage en Arménie ?
Erevan, le lac Sevan, Dilijan, Gyumri et plusieurs grands monastères permettent déjà de découvrir des visages très différents du pays. Si le temps le permet, descendre vers le Syunik apporte une dimension montagneuse supplémentaire.
Combien de jours faut-il pour visiter l’Arménie ?
Dix à quinze jours constituent une bonne durée pour un premier voyage permettant de sortir d’Erevan et de visiter plusieurs régions.
Combien de temps partir ?
Une semaine permet d’avoir un premier aperçu.
Entre dix jours et deux semaines, le voyage prend une tout autre dimension et permet de sortir véritablement d’Erevan.
Personnellement, quinze jours m’ont permis de ressentir les contrastes du pays sans avoir l’impression de simplement collectionner les sites.
Internet est-il facile d’accès ?
Une carte SIM locale nous a permis d’utiliser très facilement GPS, mails et applications de transport.
Quelle application utiliser pour les taxis ?
Yandex Go s’est révélée particulièrement pratique durant notre séjour.
Que prévoir dans sa valise ?
Même en été : de bonnes chaussures, un vêtement chaud pour l’altitude, une protection solaire, une gourde à remplir aux pulpulak. Vous trouverez les mêmes magasins qu’en France. Attention, le textile est plus cher qu’ici.
Faut-il louer une voiture ?
Pas nécessairement. Nous avons combiné taxi, train, marshrutka et avion intérieur. Une voiture offre cependant davantage de liberté pour les zones rurales.
Il est possible de combiner taxis, marshrutkas, trains et certaines liaisons intérieures. Cela demande parfois davantage de souplesse qu’une voiture de location mais permet aussi une vraie immersion.
Le lac Sevan mérite-t-il plusieurs jours ?
À mon sens, oui. Y dormir permet de découvrir une atmosphère totalement différente de celle d’une simple excursion à la journée.
Que voir dans le nord de l’Arménie ?
Gyumri, le Shirak, Sanahin, Haghpat, la vallée du Debed et Dilijan constituent d’excellentes étapes.
Que voir dans le sud de l’Arménie ?
Kapan, les montagnes du Syunik et Tatev permettent de découvrir une Arménie plus montagneuse et spectaculaire.
Que manger en Arménie ?
Khorovats, lavash, dolmas, herbes fraîches, produits laitiers, poissons du lac Sevan et nombreuses spécialités régionales font partie des découvertes incontournables.
Qu’est-ce que Vardavar ?
Vardavar est une grande fête populaire arménienne associée aujourd’hui à la Transfiguration et au cours de laquelle la population s’asperge abondamment d’eau dans les rues.